L'arroseur arrosé : la presse aime parler de ses troupes
- Oui, c'est moi.
- Je suis Julien X, journaliste pour le magazine Y. J'ai consulté votre blog,
j'aimerais vous interviewer puisque vous êtes étudiante en journalisme.
Silence supris.- Auriez-vous du temps à m'accorder ?
Cela ne prendra qu'une vingtaine de minutes.
Je repense à cette phrase que j'ai dite si souvent, suppliante,- ... euh, je suis en vacances, là, donc oui...
"S'il vous plaît, on en a seulement pour cinq minutes..."
car tout l'article tient à cette simple réponse : oui ou non.
- Parfait. Que pensez-vous de votre école ? Concrètement qu'est-ce qu'elle vous apporte ?
Vous tenez un blog, pourquoi ? Que pensez-vous d'Internet ? Quels sont vos objectifs ?
Vous faites des journaux-écoles ? Et sur Internet ? Et les stages ?
Les questions déferlent. J'essaie de répondre le plus justement possible. Je n'ai pas vraiment le temps de réfléchir. Heureusement, il ne me piège pas. Il est professionnel, il sait mettre les gens à l'aise. Je lui réponds franchement. Je parle de choses personnelles, de mon parcours.- Bon, merci, c'est tout. L'article paraîtra dans un dossier, au mois d'avril.
Par contre il me faudra l'illustrer d'une photo.
Il a de la chance, je connais bien la question. Demander une photo, c'est un moment délicat. Pour la plupart des journaux, la politique est claire : un article se doit d'être illustré. Un professeur m'avait dit un jour : "Si tu n'as pas de photo, pas la peine de poser tes questions, tu perds ton temps. N'hésite pas à insister. Quand tu vas à leur rencontre, tu peux poser ton appareil photo sur la table, devant eux, ou le garder autour du cou... dans ce cas le message est clair. "- Oui, oui, pas de problème pour la photo, comment on fait ?
- Je vais demander à l'équipe d'illustration de vous envoyer un photographe.
Nouveau silence surpris.- Ah, d'accord, très bien pas de problème...
Soudain je sors de ma surprise et je me rappelle avoir postulé pour un stage dans ce magazine.- Au fait, vous me parliez de stages tout à l'heure...
J'ai envoyé une lettre avec un CV à votre rédac-chef il y a un mois... Sans réponse...
- Pas de problème, faites-moi suivre, je transmettrai !
- Bien, on se tient au courant alors.
- N'hésitez pas à me relancer d'ici deux semaines.
- D'accord, merci beaucoup.
- Merci à vous, pour l'interview !
Après avoir raccroché, je n'en reviens pas. Ce journaliste travaille pour un titre qui parle à tout le monde, une référence dans son domaine. Il vient de m'interviewer en tant que personne référente du monde étudiant journalistique. Et il est arrivé à moi... par ce blog. Soudain, je me demande si je n'ai pas dit de bêtises. Je réalise que mon opinion va être divulguée à tout le monde, publiquement. Je me surprends à caresser l'envie de demander une relecture de l'article. Chose que je répugne absolument lorsque je suis de l'autre côté du miroir. Laisser l'interviewé relire l'article avant publication, c'est absolument anti-journalistique. Mais l'expérience est enrichissante, du coup, je comprends mieux mes interlocuteurs. Je suis l'arroseur arrosé : la plupart du temps, c'est quand même moi qui pose les questions et qui écrit les articles.
Clin d'oeil : Cet article est tourné à la sauce (assumée) du style Juju le pigiste.
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