Grenoble : L'école de journalisme peut-elle perdre sa reconnaissance ?

Publié le par Maude ML

Par Antoine Duvauchelle, journaliste, diplômé du master de journalisme dispensé par l'Ecole de journalisme du Rhône-Alpes (EJRA), au sein de l'université Stendhal de Grenoble (également connue sous le nom d'ICM, Institut de la Communication et des Médias).


"Voici novembre, et cette année, c'est CPNEJ. Cette commission paritaire de l'emploi des journalistes fixe les règles d'attribution de la reconnaissance des écoles de journalisme. Enjeu majeur : seules 12 écoles en France sont pour l'instant "reconnues par la profession", ce qui permet une insertion facilitée sur le marché de l'emploi, le raccourcissement du statut de stagiaire (période d'un an pour les anciens d'écoles reconnues, de deux pour les autres, durant laquelle on a une carte de presse "stagiaire" et non définitive)... La reconnaissance permet aussi aux écoles de bénéficier du soutien financier et d'une visibilité accrue auprès des médias de la région.

Autant dire que cet événement triennal est important. Très important. Eh bien, cette année encore, Grenoble est dans le rouge. Cela a un intérêt en soi, car Grenoble est dans le rouge à chaque fois. Cette fois, c'est une question d'école : le deuxième critère pour la reconnaissance est l'indépendance de la formation vis-à-vis des autres filières (c'est ce qui empêche le master journalisme de Sciences Po d'accéder à la reconnaissance). A Grenoble, le master de journalisme existe au sein de l'UFR de communication. La reconnaissance a été attribuée à l'école sous réserve qu'une procédure serait engagée pour rendre la formation indépendante. Ce qui est le cas, avec le projet de création de l'Ecole de journalisme Rhône-Alpes.

Le projet gelé par la présidence de l'université
La procédure est longue. Acceptation par l'UFR, par le CA, j'en passe et en bout de course, par le Ministère... Et retour à l'ordre du jour du CA de l'Université pour entériner les statuts. Et durant cette longue procédure, à Grenoble, une nouvelle présidence a été élue à la tête de l'Université Stendhal. Qui a gelé le projet en refusant d'inscrire les statuts de la nouvelle école à l'ordre du jour du CA... Deux semaines avant le début de procédure de réattribution de la reconnaissance par la CPNEJ.
Voilà pour les faits. Le reste se résume en mobilisation d'étudiants, en prises de position du corps enseignant et des professionnels associés, en accusations mutuelles de manipulation, en clarifications, etc. Mon but n'est pas de dénoncer des façons de faire, il y a longtemps que des problèmes de personnes grèvent de façon récurrente le fonctionnement de "notre" école (j'en suis sorti cette année pour ma part).

D'un point de vue de mes ambitions professionnelles, du confort matériel et intellectuel que cela m'apporte, de la gratification amenée par le statut d'école reconnue, je ne peux que déplorer cet état de fait. Et m'alarmer de la prise de position de deux professeurs contre la création d'une école. Deux enseignants qui m'ont donné des cours. D'ailleurs, tout le monde s'en émeut, les étudiants semblent prêts à crier au traître, aidés par d'autres membres du corps enseignant plus convaincus par le projet.
D'un point de vue de mon implication au sein de l'association des anciens étudiants du master journalisme (autre critère relevé pour la reconnaissance), je ne peux qu'apporter mon soutien à l'école, à l'équipe dirigeante, aux étudiants. Je ne peux que proposer d'écrire des lettres, passer des coups de téléphone, m'impliquer autant que possible pour sauver la situation. Et mal juger ceux qui s'y opposent, avec comme principe l'avenir de l'école.

Pourtant, j'en étais là de mes réflexions quand une question m'est venue. L'école de Grenoble mérite-t-elle cette reconnaissance ? Alors que tous les deux ans, les mêmes crises reviennent. C'est vrai, cette année le contexte est particulier, car une école de Lyon a postulé à la CPNEJ. On sait parfaitement que le leitmotiv de la CPNEJ est qu'il y ait la domination d'une école par région. Plus, c'est la mort assurée à court terme pour l'une des deux (excepté en région parisienne, où l'afflux massif d'étudiants et l'alternance entre deux publiques et deux privées permet de faire tenir le système).

Concilier monde professionnel et recherche
Mais d'un point de vue strictement objectif, du point de vue du journalisme, des futurs étudiants... Qu'en est-il ? Je me suis souvenu après m'être posé cette question d'une discussion avec l'un des professeurs qui s'opposent aujourd'hui à la création de cette école. Je me souviens qu'il s'opposait au système - pourtant très "méritocratique" - des écoles par souci de concilier monde professionnel et recherche. Les écoles de journalisme sont certes très orientées vers la pratique. Nous avons de bons professionnels chez les journalistes associés, de bonnes formations techniques, et l'insertion professionnel au sortir des formations est excellente vu le métier et les conditions de l'emploi.
Mais quelle réflexion sur la profession ? Comment justifier que les cours théoriques sont les plus désertés par les étudiants. Certaines pratiques font parfois tiquer : apprendre le contenu des journaux par coeur (comme ça, bêtement, juste apprendre tout, sans recul, sans retour) parce qu'un journaliste est avant tout "une éponge à infos", mais ne pas lire de livres autour.
 
Même moi (ô présomption) qui souhaite m'engager dans une thèse, et donc dans une démarche de recherche à long terme, je ne me suis pas passionné pour le "mémoire" qu'on nous donnait à faire sur deux ans. Parce qu'on n'est pas poussé dans ce sens, parce qu'on est surchargé de travail "technique", parce que finalement on est sûr d'avoir notre année dans tous les cas. Alors quelle peut être la crainte du personnel non-journaliste ? Donc chercheur, avant tout... Eh bien, probablement la fin de la recherche à moyen terme. Parce qu'être plus proche des critères de la commission paritaire signifie laisser plus de champs, plus d'ouverture aux médias régionaux, aux professionnels, et moins à l'Education nationale.

On peut comprendre leur point de vue. Plus de professionnels, moins de recherche, moins de réflexion. Dans un contexte où on demande le plus d'efficacité, où l'utilitarisme est envisagé comme principe de jaugeage pour tout. Principe auquel la recherche ne peut souscrire, puisqu'elle ne peut y satisfaire. Et d'ailleurs, il faut correspondre aux critères de la commission, certes, mais il nous faut aussi satisfaire aux critères de l'Education nationale. Nous ne sommes pas le CFJ-Paris, ou l'ESJ-Lille. Nous obtenons à la fin de notre cursus un master d'Etat. Et dans les critères d'attribution, il y a le mémoire, censé symboliser la partie recherche. Pour l'instant.

C'est donc un point de vue respectable, compréhensible, et même acceptable. D'où le doute qui m'assaille. Comment se placer ? Et surtout, de mon point de vue, qui ne suis pas un chercheur, faut-il entrer dans une logique de résistance contre le système entier ? Entendons-nous bien : la chute de l'école de Grenoble changera-t-elle quelque chose au fonctionnement de la CPNEJ ? Les membres de la commission, les médias, vont passer à une autre école, comme on tourne une page, et mettre toutes les turpitudes de l'ICM sur le compte des conflits de personnes, de l'incapacité à gérer la formation, à apparaître unis... Ce qui est partiellement vrai. Mais partiellement seulement, car il y a un vrai problème de fond derrière cette reconnaissance. Malgré tout, à quoi cela va-t-il servir ? Grenoble ne sera plus, et Lyon aura une école reconnue. Avec une direction qui aura l'habileté de ne p
as commettre les mêmes détours que l'ICM. Qui sera moins traversée par... le doute. Mais le doute est-il compatible avec l'ego ?"

Antoine Duvauchelle
Photos : Université Stendhal / Service communication et Grenews.com.


Note de l'auteur pour les lecteurs du blog Citizen : "J'ai souhaité diffuser ce billet sur un blog lu, pour créer le débat au sein de la "communauté" des étudiants en journalisme et des journalistes. Je crois pour ma part que le sort de l'école de Grenoble est plié, même si je ne sais pas dans quel sens. Je pense par contre qu'il faut engager un vrai débat de fond sur notre formation, sur l'équilibre entre réflexion et pratique, sur ce que nous voulons en faire. Car un jour, c'est nous qui serons amenés à siéger à la CPNEJ et dans les autres commissions paritaires. Et ce jour-là, nous pourrons difficilement regretter de ne pas avoir eu les moyens techniques de susciter le débat plus tôt.
Ce billet n'engage que son auteur à titre personnel. Ni l'association des anciens dénommée Côté Presse, ni l'ICM, ni ses étudiants ne pourront être associés à cet avis contre leur assentiment."



Pour aller plus loin :
- Vous pouvez regarder la vidéo ci-dessous, réalisée par Grenews.com le 20 octobre dernier : le 3e reportage (situé à 1'52) résume l'inquiétude vécue par les étudiants de l'école de journalisme de Grenoble face à l'incertitude de l'avenir de leur formation.




Publié dans Ecoles de journalisme

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B
Gut!
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A
@Steven : On ne s'est pas posé la question parce que ce n'est pas l'objet de la discussion. L'attribution des places dépend effectivement aussi de l'insertion, mais le nombre réduit des places à Grenoble ne pose pas de problème. Pour te répondre en gros, sur les deux dernières promos d'une vingtaine d'étudiants : il y a une personne qui n'ait pas de travail (temporairement, après plusieurs mois de travail) dans la promo sortie en 2007. Il y a plus de 80% d'insertion à 3 mois pour la promo 2008. Selon mes stats perso.On trouve des journalistes de Grenoble dans les régionaux (Ouest-France, La Montagne, France Bleu, France 3, Le Dauphiné Libéré, le Progrès, etc), les nationaux / internationaux (Lequipe.fr, France24, M6, L'Express, etc), et en presse spécialisée (Bayard, Prisma, etc).Par ailleurs, ça ne veut pas dire grand chose, nous n'avons jamais croisé non plus d'étudiants de l'EJT. Et pourtant, l'été 2007 j'étais aux DNA, on était 3, on avait au moins 3 personnes à la montagne, 4 ou 5 à Ouest-France, et des gens au Dauphiné libéré, le Progrès, etc.Donc "ces étudiants" sont bien là.
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O
Merci pour ta réponse Maude,Si je t'ai posé la question, c'est parce que je savais que tu y étais passée.Je m'inquiétais en fait d'une possible reconnaissance de l'école. Etant moi-même vendéen et très au fait des pratiques de Philippe De Villiers dans le département, je sais pertinemment quelles sont ses intentions politiques  avec cette école. J'ai également directement pu constater comment il agissait avec les journalistes du département.Ton commentaire me rassure un peu car il prouve que l'EJO aura tout de même du mal à prouver son indépendance qui, dans les faits, n'existe pas. L'exemple du le directeur général du groupe Etablière, Jean-Claude Forconi, semble assez frappant.Et même si l'EJO sera "officiellement" affranchie du Conseil général, je pense que la CPNEJ a suffisamment d'élément pour se rendre compte du subterfuge.Au passage, cela fait toujours une école concurrente en moins pour Grenoble ! 
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O
Je ne pense pas que les débouchés de la formation de Grenoble soit véritablement le noeud du problème. Il s'agit de promo de 20 étudiants, il me semble normal qu'on ne les retrouve pas dans tous les journaux de France. Et ton enquête auprès des étudiants de l'EJT me paraît bien restrictive. Je peux te certifier que des étudiants de l'ICM ont par exemple travaillé cet été à Ouest-France, à France bleu au Parisien ou encore au Progrès.Sinon, Maude j'aimerais avoir ton point de vue concernant l'ISATIC de Luçon en Vendée, qui souhaite devenir l'Ecole de Journalisme de l'Ouest. Ne crois-tu pas qu'il y a un risque de récupération politique ?
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M
<br /> Bonjour Oulipo,<br /> <br /> Au sujet de l'ISATIC de Luçon, qui porte désormais le nom d'Ecole de journalisme de l'ouest - depuis le mois de mars 2008 (voir http://citizen.over-blog.net/article-17373616.html) - il faut, pour<br /> bien comprendre ta question, expliquer que la dite formation est à l'origine subventionnée par le Conseil général de la Vendée, qui a aidé à sa mise en place, sous l'égide de l'école de Etablières<br /> de La Roche-sur-Yon. Je rappelle que le Conseil général de la Vendée est dirigé par Philippe De Villiers. Et au sujet de son intérêt pour les médias, je vous suggère de lire la très intéressante<br /> enquête du journal Le Sans-culotte 85, repris par acrimed : http://www.acrimed.org/article2696.html<br /> Enfin, le directeur général du groupe Etablières n'est autre que Jean-Claude Forconi, lui-même engagé en politique dans les divers droite, puisqu'il s'était présenté - puis retiré - comme candidat<br /> aux cantonales de 2004 (voir http://www.ouest-france.fr/2004/01/22/la-roche-sur-yon/Jean-Claude-Forconi-divers-droite-se-retire-des-cantonales-a-La-Roche-Nord-42381483.html).<br /> <br /> Je me souviens que l'ISATIC à son époque espérait fournir un bassin de journalistes dans lequel la TV Vendée de De Villiers pourrait puiser ses journalistes. TV Vendée qui a dû s'affranchir un peu<br /> de son chaperon politique - au moins officiellement - pour obtenir l'accord de diffusion du CSA.<br /> <br /> J'ai appris récemment que l'EJO déposait cette année un dossier de reconnaissance auprès de la CPNEJ. Mais celle-ci ne lui sera accordée que si la commission estime que son indépendance est<br /> respectée : dans les conditions d'attribution de la reconnaissance, il est indiqué que "Toutes les filières d’enseignement du journalisme (formation initiale et permanente) doivent être<br /> distinctes d’éventuelles filières de formation à la communication et répondre à un souci d’éthique et de respect des règles professionnelles."<br /> Comme pour TV Vendée, j'imagine que l'EJO est donc, elle aussi, "officiellement" affranchie...<br /> <br /> <br />
S
Salut à tous !La question de la reconduction ou non de la reconnaissance de l'EJRA nous concerne tous, nous étudiants en journalisme. Aussi Maude, merci pour ce lieu de discussion ;-)A aucun moment on ne parle de ce sur quoi débouche la formation de Grenoble, ni des moyens qui sont donnés ou que se donnent eux-mêmes les étudiants pour entrer dans la profession.On a discuté de cela entre étudiants de l'EJT, et aucun d'entre nous n'a croisé d'étudiants de l'EJRA en stage cet été (à ma connaissance). Pourtant nous étions dispersés à travers toute la France, aussi bien en PQR (Sud-Ouest, Ouest-France, DNA, Le Parisien, Corse Matin, La Montagne, Le Progrès, l'Alsace, etc.), qu'en radio (France Bleu, le Mouv), ou encore en PHN (Marianne, l'Expansion).D'où une interrogation : où sont ces étudiants ???Si vous avez des stats, je suis preneur !En tous les cas, on croise les doigts pour Grenoble ;-)
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